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Carnets de Birmanie: 2/5


09/02

Le trajet de douze heures en bus est assez confortable, du moins en comparaison de ceux expérimentés en Indonésie. Le véhicule est neuf, spacieux, climatisé, et de nombreux accessoires et gadgets sont distribués aux passagers. Ceux-ci sont pour l'essentiel birmans, mais doivent tout de même appartenir à une couche aisée de la population. Un salaire mensuel type à Rangoon est de 9 000 kyats, alors qu'un ticket pour Inle en coûte 11 000.

Le bus emprunte au début la titanesque autoroute récemment construite pour rallier Rangoon et Mandalay à la nouvelle capitale artificielle Nay Pyi Taw. Il s'arrête très fréquemment sur des aires d'autoroute, ou pour prendre et déposer des passagers. Les deux écrans placés au-dessus des sièges diffusent très bruyamment des clips de pop birmane ou des épisodes de séries télé nationales, et ce même en pleine nuit.

Après une nuit peu reposante dans de telles conditions, nous arrivons à Schwenyaung, à une vingtaine de kilomètres au nord du lac Inle. Un chauffeur de taxi saute sur nos affaires et nous presse de monter avec lui, alors que déjà il commence à insulter les autres conducteurs qui viennent également nous proposer leurs services.

Lorsque nous arrivons à Nyaungschwe, la grande ville la plus proche du lac, rien n'est encore ouvert si ce n'est une petite échoppe qui propose des petits déjeuners. Le service est assuré par des enfants. Ils ont une dizaine d'années tout au plus. Il est cinq heures du matin et ils accueillent les touristes d'un « tea or coffee » désemparant.

Nous assistons à des scènes tout aussi surréalistes et choquantes au cours d'un tour en vélo autour du lac. D'autres enfants, qui semblent encore plus jeunes, conduisent tout seuls des troupeaux de vaches aux champs.

L'atmosphère et les paysages sont très différents de ce que nous avons pu voir jusqu'à maintenant en Asie du Sud-Est. Les pâtures et les cultures de riz s'étirent sur des kilomètres, sur des sols très secs. Les petites maisons sur pilotis des paysans se reflètent mélancoliquement dans l'eau paisible des canaux qui bordent des deux côtés le chemin.

Cette voie de terre battue et de cailloux nous conduit jusqu'aux contre-forts de hautes collines, où essaiment très régulièrement de petites pagodes blanches aux stûpas d'or. Les touristes sont peu nombreux à s'aventurer dans cet endroit plus reculé.

Ils sont en revanche des milliers à avoir pris d'assaut les hôtels de Nyaungshwe, qui affichent complet chaque matin lors des trois mois de saison sèche, la seule période touristique de l'année (de décembre à début mars). L'isolement relatif de ces petits villages situés au nord-est du lac, nous permet de nouer des relations beaucoup plus naturelles avec les locaux.

Un birman rencontré sur le bord de la route nous a par exemple aidé à changer la roue crevée de l'un de nos vélos. Il a d'abord refusé le billet de 1 000 kyats que nous lui tendions pour le remercier de son service, avant de finalement l'accepter en nous rendant un billet de 500.

De même, un groupe de paysannes nous a chaleureusement conviés à les joindre dans leur activité, et nous avons ainsi ébossé le maïs pendant une heure avec elles. L'échange s'est déroulé dans la plus grande simplicité, ponctué de sonores éclats de rire à chaque fois que nous essayions d'apprendre un mot en birman.

A l'heure où je m'interrogeais sur la pertinence d'un voyage aussi court et au but essentiellement touristique, voici qui nourrit ma réflexion. Il est possible de faire de belles rencontres, mais seulement à l'extérieur des sentiers battus.



10/02

Programme du jour: balade en bateau sur le lac Inle. Le long trajet initial d'une heure et demi est propice à la réflexion, d'autant que la matière ne manque pas.

Des dizaines de pêcheurs attendent à l'embouchure du canal. La zone est peut-être poissonneuse, mais nous avons davantage l'impression qu'ils sont là pour les photos souvenirs. Comment peuvent-ils encore espérer attraper du poisson, lorsque des centaines de pirogues à moteur remplies de touristes naviguent tous les jours dans ces eaux?

La nuisance pour l'environnement est due non seulement aux hélices des bateaux qui détruisent les plantes d'eau, mais également au bruit et aux gaz d'échappement. Si dans un futur proche le tourisme de masse continue de se développer comme il l'a fait ces dernières années, le scénario le plus probable, la pollution risque de contaminer tous les poissons et développer de nombreuses maladies chez les habitants du lac. C'est non seulement un écosystème qui se trouve en péril, mais également un mode de vie plusieurs fois séculaire.

Car de même, le tourisme pervertit en quelque sorte les populations indigènes. Les sommes d'argent qu'il fait dangereusement miroiter sur les belles eaux intactes du lac, sans aucune commune mesure avec le niveau de vie local, font rapidement tourner les têtes.

Cette manne est loin d'être vecteur de développement durable. Elle ne fait au contraire que creuser les inégalités et dégrader les relations sociales. La course au profit semble progressivement contaminer cet espace paisible où le bonheur semblait si simple.

Dans un marché traditionnel, les vendeurs de souvenirs se jettent presque aux pieds des touristes et une concurrence féroce donne lieu à des scènes assez désolantes. Les touristes, pour une grosse moitié des retraités français, jouent souvent le jeu avec beaucoup de mépris et d'irrespect. Ces rapports dégradants et uniquement pécuniaires sont pourtant les seuls échanges qu'ils entretiennent avec les locaux.

Heureusement à côté de ce triste spectacle subsistent quelques scènes plus authentiques. Ici les femmes venues des montagnes font tranquillement leur marché, là les hommes s'entraident pour réparer une roue de charrette, tous sont souriants entre eux. Les attelages tirés par des bœufs demeurent le principal moyen de transport, et la plupart de l'industrie tourne autour du bois. Le temps semble s'être comme arrêté.

Filature de lotus, pagode, fabrique de cigares, monastères des chats qui sautent... Les étapes de notre tour se suivent et à chaque arrêt ce sont toujours les même touristes que l'on retrouve, et les mêmes commentaires ethnocentriques que l'on entend.

Les réactions des locaux face à ce phénomène sont assez ambivalentes. Il y en a qui semblent considérer tout cela de façon négative, comme notre chauffeur de bateau qui n'a pas décrispé les traits une seule fois de toute la journée, nous faisant facilement comprendre que nous l'intéressions seulement par notre argent.

Cette catégorie semble toutefois marginale par rapport aux locaux accueillants, qui sont fiers de faire partager de façon complétement désintéressée leurs traditions, ou ceux qui offrent gracieusement les produits qu'ils fabriquent. Le charme de la vie lacustre est fascinant et l'immensité sublime.

Jusqu'à quand?



Voici trois vidéos et quelques photos légendées pour essayer de mieux rendre compte de l'atmosphère du lac Inle:

Le long défilé des bonzes faisant leur aumône quotidienne dans les rues de Nyangshwe:
http://youtu.be/Pn56YPrW5DM

Le processus de filage de la tige de lotus:
http://youtu.be/tSu9giSwu3A

Les gaz d'échappement de notre pirogue:
http://youtu.be/jrOqZECqIRE




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